Pour la petite histoire...
Lors de la visite du gréement qui précédait notre départ de Las Palmas, Ludo a constaté un début de décollement du mât au dessus des barres de flèches. Aie ! Ce n'est pas bon signe. On arrête tout et on réfléchit. Ce mât a près de 40 ans, il est un peu "light" par rapport au nouveau poids d'Askoy, et il faut bien le dire, nous avons toujours eu des inquiétudes à son sujet. Cependant, il semble en bon état, le bois est parfait, et après tout ce qu'il a encaissé depuis si longtemps, c'est vraiment un mât costaud et bien construit... Alors, qu'est-ce qu'on fait ? On attend des signes plus inquiétants avant d'agir, ou on se la joue prévoyant ?
Après une période de réflexion de quelques jours, nous décidons de ne pas nous contenter d'une réparation locale, ce qui irait à l'encontre de notre façon de faire depuis le début. Nous allons "profiter de l'occasion" pour descendre le mât et le renforcer. Mais, et cela n'étonnera plus personne, les choses se sont passées tout autrement, puisque nous avons fini par fabriquer un tout nouveau mât en bois.

Avant tout, nous tenons à remercier et envoyer toutes nos amitiés à Philippe Janet qui, avec une gentillesse peu commune, nous a si souvent sorti de l'embarras en nous prêtant ses outils, et en nous donnant la solution à de nombreux problèmes qui se sont posés tout au long de la fabrication du mât. Philippe, c'était notre ange gardien de Las Palmas ! Si un mât pouvait avoir un parrain...


Philippe est shipshandler chez "Delmar", calle Luis Antunez à Las Palmas. Avant de lier amitié avec lui, nous avons pu apprécier son efficacité pour trouver la pièce introuvable qui nous manquait pour le bateau. Si vous passez par Las Palmas, n'hésitez pas à faire appel à lui en cas de besoin, et amenez-lui une bouteille de vin français de notre part !

 

Le programme n°1 était donc de renforcer le mât actuel du bateau en retirant une épaisseur de bois sur deux faces (le mât ovale à l'origine sera alors devenu carré), coller du bois neuf et plus épais sur les 4 faces, puis redonner sa forme d'origine mais en un peu plus large.
Le mât est débarrassé des ferrures, du rail de grand-voile, du support de radar, etc. Puis Ludo commence à le couper à partir du bas. Première surprise : une bonne partie se décolle toute seule ! Il n'y avait qu'à tirer et 1 mètre et quelques lui sont restés dans les mains. Aïe. Deuxième surprise : là où nous pensions avoir quelques bons centimètres d'épaisseur, le mât était creux ! Ouille.


" Ceci est un gros problème pour effectuer les travaux prévus ", me dit Ludo sur un ton ironique. En fait, ça ne va pas pouvoir se faire car le bois sur lequel nous devions nous baser n'existe pas…On rebâche tout ça vite fait, et la deuxième période de réflexion commence.
"C'est pas compliqué, il va falloir faire un nouveau mât". (Ben voyons...) La question c'est comment, et quel genre de mât. Parmi plusieurs techniques, Ludo choisit celle qui me semble la plus compliquée, appelée procédé "Barry Nobel", et dont le dessin de coupe m'impressionne beaucoup.
Après de longues recherches à travers toute l'île, nous avons trouvé du pin finlandais très correct, avec peu de noeuds et plus léger que le pin "Riga" qui est très courant ici. Les calculs commencent à remplir un cahier, et voilà, y'a plus qu'à !

Fabrication des tasseaux
Pendant le week-end, sur nos planches de pin de 5 à 6 mètres, nous traçons les découpes à faire selon l'emplacement des nœuds, l'aspect du bois etc. C'était un peu comme un puzzle. Pendant la semaine qui a suivi, nous avons découpé les planches à la scie circulaire avec beaucoup de précision. Elles ont toutes été rabotées, puis numérotées. Ludo a ensuite fabriqué sa boîte à scarf qui m'a toujours amusé, et qui lui a permis de faire 80 scarfs identiques et en toute sécurité à la défonceuse (qui porte bien son nom) car celle-ci est un outil dangereux. Voilà, deux semaines se sont écoulées; nous avons maintenant une multitude de lattes prêtes à être collées.

 

Collage en 8 tasseaux de 12 mètres
Notre premier choix de colle qui était l'époxy a été remplacé par la colle PPU car le temps de séchage est essentiel. Dans la chaleur des Canaries, nous n'aurions jamais eu le temps de mettre en place au millimètre près 6 morceaux de bois avec plusieurs scarfs en collant à l'époxy. Avec la PPU, nous savions que nous disposions de plus d'une heure pour placer les serre-joints tranquillement. Chaque jour, nous avons collé une longueur de 12 mètres. Au bout de 8 jours, nous avions les 8 pièces qui allaient constituer le mat.
Un impératif qui n'a pas été simple à suivre était de coller aussi droit que possible. Nous avons passé de nombreuses heures à caler et vérifier les alignements. Enfin le collage commencé, nous nous sommes aperçus qu'il fallait bien plus de points d'appui que prévu, et nous avons fabriqué une centaine de serre-joints maison pour les ajouter aux autres, bien plus coûteux.

 

Passage à la toupie pour creuser la gorge
Notre copain Jef est réquisitionné pour nous aider à passer les tasseaux à la toupie qu'on nous a prêtée. Ludo a encore fabriqué une boîte à dormir debout qui se fixe sur la toupie et qui permet à la fois de caler le bois contre le guide et de le maintenir à plat. Moi, je tiens le tasseau à une extrémité, Jef à l'autre, Ludo est devant la machine. Nous accompagnons chaque tasseau afin qu'il reste bien droit. A la fin de l'après-midi, nous avions rempli 3 sacs poubelle de 100 litres de copeaux. Bonne journée ma foi !
Avec Ludo, premier moment d'émotion : nous montons les 8 pièces, et pour la première fois, ça ressemble à un mât. Les pièces s'emboîtent parfaitement !


 

Collage du mât
Chez Kinghogar, un grand magasin de bricolage, on commence à nous connaître. Ludo, ils l'appellent " señor abrazaderas " (monsieur collier de serrage). Ca fait plusieurs fois qu'il vient pour acheter des colliers qui serviront à serrer le mât pendant le collage. Plusieurs tests ont été faits, et il nous faut aujourd'hui environ 200 colliers de différentes tailles. Le vendeur est mort de rire quand Ludo sort de son sac à dos un échantillon de mât, tenu par un collier, mais au moins il a compris le but de l'opération. Vendredi, nous achetons les cables électriques, du tube dans lequel les cables passeront, de la gaine. Dimanche, grand jour. Nous collons le mat avec l'aide de nos copains Pascal et de Jef. Ca se passe très bien, avec, pour ajouter du piquant, une petite frayeur par rapport à la quantité de colle. Il restait environ un centimètre de colle au fond du bidon quand on a fini. Un peu juste…
Nous avons au total utilisé 10 litres de colle PPU, mais il faut dire que nous en mettons beaucoup.

Ici, le mât est presque collé.
Les deux derniers tasseaux seront encastrés en même temps, et fermeront le mât définitivement.



Et voilà ! en deux heures et dans la joie et la bonne humeur deux mois de travail se concrétisent enfin en un mât (encore basic, mais c'est bon pour le moral !)

 

 

Ponçage
Une fois collé, le mât a séché tranquillement pendant deux jours. Mercredi, on lui a enlevé les colliers et Ludo a commencé à le raboter et le poncer pour l'arrondir. Ca a été physique... La ponceuse c'est bien, mais pour un bel arrondi comme on les aime, il faut finir à la main avec une bande de papier de verre. Nous avons à nouveau fait appel à Jef, notre fidèle compagnon des jours galère...

 





Tête de mât, massif
s, vernis
La tête de mât a été refaite comme à l'origine pour pouvoir y remettre les ferrures en inox d'origine. Idem pour les massifs des winches, de part et d'autre du mât.

 


Enfin prêt !
Un peu moins de 2 semaines après le collage du mât, nous commençons la première des deux couches de "Visir", un produit de Jotun qui protège le bois contre les bèbètes et les champignons. Après quoi commencent les couches de "Benar", toujours de Jotun, cette huile que nous avons employé partout sur les bois extérieurs du bateau et dont nous sommes contents jusqu'ici. Le mât est recouvert de 6 couches de Benar au total.
Ludo et un copain ont ensuite refait la pièce en inox de la base du mât et celle qui va sur le roof.
Sur cette photo tout l'accastillage a été remonté. Cela a pris une bonne semaine !

He bien voilà, il est posé ! (la preuve !).
Le grutier qui nous a posé le mât détient le record de rapidité : 10 minutes !!
Il était très sûr de lui, et nous a expédié ça en vitesse sans la moindre émotion alors que nous, nous étions un peu nerveux et il faut bien le dire très émus.
Le boulot est loin d'être terminé, par contre il se fait dans la bonne humeur. Surtout après quelques heures splendides de navigation pour tester le mât qui ont fini de nous convaincre que nous avons bien fait de construire un mât neuf plutôt que de bricoler l'ancien.
Et l'ancien mât, que devient-il ? He bien, il a bien failli terminer en bois pour barbecue, mais, contre toute attente, le responsable du chantier est venu nous voir un jour en nous proposant de le lui laisser en guise de paiement de loyer pour nos 4 mois passés sur le chantier. Ils recherchaient en effet un mât un peu joli pour hisser des pavillons sur leur terrasse de restaurant ! En voilà une belle retraite pour un mât !


Crédit photo : voilier "Constance" , Juillet 2001

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